Foire aux questions

1. « Je n’aime pas le nom Chiennes de garde : c’est agressif. »

 C’est étonnant que vous vous sentiez agressé-e par notre nom ! Étrange que vous ne vous identifiiez pas à tout ce qui dans notre société est fragile, menacé, attaqué, et qui doit être protégé ! Vous auriez aussi bien pu vous imaginer, non pas devant, mais derrière ces Chiennes de garde, qui vous défendraient par leurs aboiements, au lieu de vous menacer par leurs crocs ! Et si des réactions comme la vôtre contribuaient à protéger… l’ordre machiste ?
« Agressif », notre nom ? Vraiment ? Plutôt : rude, marquant, provocant !
Une « déclaration de guerre », pensez-vous ? Pourtant, « Grrr… aux machos » ne signifie pas « guerre aux machos ! » Quant à la légendaire « guerre des sexes », n’est-ce pas plutôt les machos qui l’ont déclenchée et qui la mènent depuis des siècles de par le monde ? Qui bat, viole, tue, insulte et meurtrit le corps des femmes, la dignité des femmes, sinon les machos et leurs complices ? (voir « Qu’est-ce que le machisme ? »)
Cela n’a que trop duré. Il est temps que cela cesse.
Nous avons prévenu. Nous l’avons dit et répété, en nous liant par nos paroles : nous aboyons, mais nous ne mordons pas. Nous montrons les crocs aux machos-insulteurs publics en disant fermement : « Non ! Ça suffit ! » Ces trois mots vous semblent-ils constituer une agression si insupportable ?
Notre objectif est simple, modeste et féministe : que les femmes et les hommes soient égaux en dignité et en droits. Si vous nous jugez agressives, nous répondons avec l’écrivaine Benoîte Groult, l’une des premières Chiennes de garde et des plus fidèles : « Le féminisme est un beau mouvement pacifique, qui n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours. »
Comme son nom l’indique, une chienne de garde a pour fonction de… garder. Nous, Chiennes de garde, nous gardons une valeur précieuse : la dignité des femmes. Nous montrons les crocs à ceux qui attaquent publiquement une femme, nous donnons l’alerte à pleine voix et nous témoignons notre solidarité à des femmes insultées.
Agressives, nous ? Nous avons la pêche, nous sommes libres de nos mots et de nos mouvements. Agressives ? Les femmes sont restées si longtemps sur la défensive : il est temps d’assumer l’agressivité que nous refoulons, et de l’exprimer, mais non dans un sens destructeur. Nous nous affirmons, mais sans avoir besoin de nier l’autre. Nous nous construisons dans le respect de nous-mêmes et de l’autre. Nous disons NON à la violence machiste. Nous existons par nous-mêmes, avec notre propre violence, canalisée, alors que les machos n’ont pas encore appris à maîtriser la leur.
Pourquoi donc faudrait-il « tuer » la violence en nous ? Elle se trouve en chaque être humain. Nous avons tous des désirs, des instincts, des révoltes : autant de violences possibles, que nous exprimons, que nous contrôlons ou que nous refoulons plus ou moins.
Nous, Chiennes de garde, nous montrons les crocs, pour impressionner les machos, nous faire respecter, défendre des femmes insultées.

2. « Je n’aime pas le mot chienne : il m’est insupportable. »

Ce mot vous est insupportable : nous respectons votre raison.
Vous pouvez détester les chiens, mâles ou femelles, et soutenir notre action.
Vous n’êtes pas la seule à détester les chiens. Certaines d’entre nous ne les aiment pas non plus dans la réalité ; d’autres disent préférer les chats. Une préférence ne se commande pas, de même qu’une phobie ne se raisonne pas. Heureusement, un masque de Chienne ne mord pas et ne donne pas d’allergie !
Ouah ouah ! Ce jappement joyeux veut dire aussi : « Bonjour à tous les phobiques de chiens et néanmoins féministes ! Nous compatissons à votre gêne. Nous espérons que vous vous réjouirez de voir que des femmes insultées se sentent mieux défendues par nous, avec notre solidarité, nos masques et notre ironie non mordante, que par de terribles maîtres-chiens avec bottes et matraques ! »

3. « Chiennes de garde : c’est une allusion à des livres célèbres. »

« Chiennes de garde : cela fait penser au livre de Paul Nizan, Les Chiens de garde (1932) ou à celui de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde (1997). Un chien de garde, cela a le sens péjoratif de gardien de l’ordre établi. Votre nom est un contre-sens. À moins que vous ne cherchiez à garder un ordre moral… »

Vous avez dit Paul Nizan ? Serge Halimi ? Florence Montreynaud n’avait pas lu les livres de ces éminents confrères à la date du 8 mars 1999, quand elle a inventé l’expression Chiennes de garde. Depuis lors, elle s’est renseignée, et est en mesure de vous assurer qu’il n’y a pas le moindre rapport entre les Chiennes de garde et MM. Nizan et Halimi. Non, aucune filiation entre son idée et la leur.
Et vous, connaissez-vous le mot anglais watchdog ? C’est de ce mot, dont la traduction est chien de garde, qu’elle s’est inspirée, en lui donnant la forme du féminin pluriel : un chien de garde, des chiennes de garde. Elle voulait rassembler d’autres femmes, des hommes aussi, sous cette bannière.
Watchdog, au sens figuré de personne donnant l’alerte, est courant en anglais, par exemple sur Internet, c’est quelqu’un qui avertit les autres internautes, s’il a identifié un site raciste. Au Royaume-Uni ou aux États-Unis, on trouve aussi des watchdog committees officiels, qui ont pour mission de réagir vite sur tel ou tel sujet de leur compétence.
Paul Nizan, puis Serge Halimi ont utilisé une image forte au service d’une dénonciation idéologique. Ils ont attribué un sens particulier à l’expression chien de garde. Nous, Chiennes de garde, nous donnons à notre nom un tout autre sens, figuré lui aussi. Ce sens n’a aucun rapport avec celui de gardiennes de l’ordre établi, car ce que nous gardons, c’est la dignité des femmes, et elle n’a rien d’établi. (Pour l’ordre moral, voir « Ce que vous gardez, c’est l’ordre moral. »)
N’en déplaise aux admirateurs de MM. Nizan et Halimi, nous avons le droit de donner à Chiennes de garde le sens que nous voulons.

Depuis le 7 septembre 1999, date de la publication du Manifeste des Chiennes de garde dans le quotidien Libération, le nom s’est échappé. Dans les médias ou les conversations, Chiennes de garde a pris le sens de féministes. De féministes non disposées à se laisser insulter sans réagir. D’un réseau féministe qui donne l’alerte en aboyant si d’autres femmes sont insultées. Féministes, solidaires ET ayant le sens de l’humour : quel rapport avec Nizan et Halimi ? Aucun !

4. « Moi, j’aime les hommes. »

Vous aimez « les » hommes. Vraiment ? Tous les hommes ? Même les beaufs, les archibeaufs, les superbeaufs ? Même votre voisin qui bat sa femme ? Même les machos garantis 100 % pur jus, modèle d’avant-guerre ?
C’est votre droit. Peut-être avez-vous été dressée à la séduction, comme tant de femmes… Peut-être ne vous sentez-vous pleinement fââââme que dans le regard d’un homme-un-vrai… Vous nous faites penser aux hommes qui disent : « Moi, j’adooore les femmes. » Quand on leur rétorque : « Même Margaret Thatcher ? », ils se récrient : « Ah ! non, pas celle-là, quand même ! »
Aimer les hommes en général : quelle générosité ! Permettez-nous d’être moins ouvertes et même… un peu méfiantes. Nous, Chiennes de garde, nous n’aimons pas TOUS les hommes. Seulement certains. Tout d’abord, nous aimons nos congénères, les cosignataires du Manifeste contre la violence machiste. Quelques autres aussi, au flair. Même si les hommes que nous aimons ne sont pas tous parfaitement féministes, même s’ils ne partagent pas équitablement TOUTES les corvées ménagères, nous les aimons cependant parce qu’ils sont avant tout des hommes de bonne volonté. Ils cherchent sincèrement à s’améliorer, et nous, les femmes Chiennes de garde, qui ne sommes pas non plus parfaites, nous progressons avec eux.
En proclamant ainsi que vous aimez « les » hommes, auriez-vous une arrière-pensée ? Peut-être voulez-vous insinuer que nous, les femmes Chiennes de garde, nous serions des… (ah ! l’horrible mot !) lesbiennes et que nous aimerions… (ah ! l’horrible chose !) « les » femmes ! Réponse au chapitre « Vous détestez les hommes. »

5. « Mais enfin, pourquoi cette rage ? »

« La rage des Chiennes de garde » : titre de l’article d’Annick Cojean (Le Monde, 13 février 2000).

(modéré) « Mais qu’est-ce que vous avez à vous énerver comme ça ? Pourquoi vous mettre dans un état pareil ? Vous exagérez ! »
(agressif) « Bande de chiennes enragées ! Pour un peu, vous écumeriez, la bave aux lèvres. Il faudra vous calmer. Sinon, une piqûre ! »

*
Aux étonné-es, aux tièdes, aux hésitant-es, aux trop placides, aux trop patient-es, à tous ceux, à toutes celles qui consentent à l’ordre des choses ou qui, si elles ou ils ne le trouvent pas entièrement satisfaisant, espèrent que les mentalités vont changer d’elles-mêmes :

« Ô rage, ô désespoir, ô faiblesse ennemie… ! »
On nous a fait croire que nous étions faibles, et trop longtemps nous nous sommes tues. Nous avons étouffé nos plaintes, ravalé nos larmes, réprimé notre révolte. Nous avons frémi et souffert en silence, tout en continuant à travailler. Nous avons sauvé, sinon la face, du moins les apparences, car en ce temps-là nous avions le souci du qu’en dira-t-on. Nous avons « assuré », en pensant : « la vie continue », et nous avons tenu bon. Pour la façade. Pour sauver ce qui pouvait être sauvé. Surtout, pas de vagues. Éviter d’être « celle par qui le scandale arrive ».
Nous avons attendu, espéré, rêvé, mais les machos ont abusé de notre longue patience. Nous nous bercions de l’illusion qu’ils changeraient, qu’ils s’apaiseraient d’eux-mêmes, que leur violence finirait par retomber, mais nous n’y croyons plus. Nous avons été, pour certaines, douces et compréhensives, pour d’autres, raisonneuses et rétives, mais tous nos efforts ont été vains. Cela n’a que trop duré.
Oui, ils nous ont poussées à bout et nous avons « la rage ». La rage de vivre pleinement et d’être respectées.
Non, nous n’avons pas nos « ragnagnas ». Non, nous ne sommes pas des Chiennes « de mauvais poil ». Non, ce n’est pas un accès de mauvaise humeur. Oui, c’est de la fureur ! Oui, c’est de la rage ! Nous les avons contenues longtemps mais, depuis le 8 mars 1999, jour des femmes, que nous déclarons « jour de la colère des femmes », nous avons cessé de subir en silence. Nous nous sommes levées et notre colère a explosé. Un cri, trois mots : « NON ! ÇA SUFFIT. »
« La colère m’est devenue presque quotidienne, écrit la romancière Noëlle Châtelet, à des degrés divers, qui vont du mécontentement à la rage. Colère devant la violence sous toutes ses formes, violence omniprésente, entretenue par l’intolérance, aggravée par l’injustice, amplifiée par la bêtise. Mais la colère suprême est celle que j’éprouve devant ma propre impuissance, aussi démesurée que la brutalité des choses. » (Libération, 13 mai 2000)
Nous aussi —— certaines d’entre nous ——, nous sommes passées de la résignation à la rage, du sentiment paralysant de notre impuissance à la sensation revigorante de notre énergie, qui a été rassemblée par une sainte colère. Revigorante : qui redonne de la vigueur. Il n’y a pas encore de mot simple en français pour rendre l’anglais empowering : qui donne du pouvoir. Le mot empowerment est couramment employé aux États-Unis pour nommer un processus, une démarche d’autonomisation, le sentiment d’accéder au pouvoir sur soi-même, de commencer à maîtriser son propre destin.
Quant aux Chiennes de garde, certaines d’entre nous ont été piétinées, méprisées, humiliées, insultées et parfois pire encore. Nous avons résisté, nous avons parlé avec d’autres, et nous nous sommes découvertes solidaires. Ensemble, nous avons dit NON. Aujourd’hui, nous défendons des femmes humiliées.
Non, nous ne sommes pas enragées. Nous sommes déterminées.
Certains disent : « J’ai la haine. » Nous, nous avons ou nous avons eu « la rage », mais pas la haine. Nous demandons le respect. Nous affirmons la dignité humaine. Nous voulons changer le monde, changer les rapports entre hommes et femmes. À la violence, nous opposons la fermeté, la bienveillance, l’appel au dialogue.
La rage est une maladie mortelle chez le chien. Nous, Chiennes de garde, nous avons la rage de vivre, d’aimer, d’avancer. Nous sommes vivantes, nombreuses, bien décidées à poursuivre notre action jusqu’à ce que le dernier macho se soit calmé : soit il aura compris de lui-même, soit la réprobation générale l’amènera à se contrôler. Enfin, nous pourrons vivre en paix. Ensemble.

6. « Qu’est-ce qui vous donne le droit de parler au nom des femmes ? »

Nous ne parlons pas « au nom des femmes », et nous ne les représentons pas.
Nous dénonçons des violences sexistes symboliques : des injures sexistes publiques.
Nous ne nous prononçons pas en tant que Chiennes de garde sur d’autres sujets. Nous demandons une loi contre les violences, et nous souhaitons qu’un débat public s’instaure sur ce fléau qu’est le sexisme.

Oui, nous sommes un groupe de pression et nous espérons bien parvenir à nos fins : faire prendre conscience de la gravité du sexisme.
Nous, Chiennes de garde, nous réagissons en tant qu’êtres humains révoltés et indignés par la bassesse et la violence de tant de nos concitoyens.
Insulter une femme en tant que femme, c’est insulter toutes les femmes. Nous nous sentons concernées, parce que nous sommes atteintes dans notre humanité. Au-delà des femmes humiliées, c’est l’ensemble des humains, c’est toute l’humanité que les machos salissent par leurs insultes. Nous nous sommes retroussé les manches et nous avons entrepris de faire le ménage. À grande eau !

7. « Vous êtes trop… »

Les femmes, quand elles entendent défendre leurs droits, ont toujours tort. Dès qu’elles se permettent de revendiquer, on les décrit comme des « mégères » ayant perdu toute féminité. Haussent-elles la voix ? Ce sont des harpies, des hystériques, des frustrées (« mal baisées » en langage macho).
Les machos ne nous supportent pas, nous, Chiennes de garde, surtout parce que nous sommes trop… féministes ! (voir « Vous ne seriez pas un tout petit peu féministes ? ») Ils nous détestent  : si leurs yeux étaient des revolvers, si leurs mots étaient des flèches, ils nous extermineraient. Dès que nous bougeons un cil, ou si nous osons respirer, il y a toujours un macho pour trouver que, « quand même, elles exagèrent… » À plus forte raison si nous nous permettons de penser ! Alors revendiquer, parler de dignité, de droits égaux, voilà qui leur est intolérable !
Quelle femme pourrait trouver grâce aux yeux des machos, qui ne respectent que la force virile (voir « Qu’est-ce que le machisme ? ») ? Leur mère, peut-être, mais aucune autre, car pour eux les femmes sont toujours trop quelque chose : trop jeunes ou trop vieilles, trop grosses, trop moches, trop casse-bonbons, etc. Quel que soit le critère, le macho sort son étiquette péjorative pour classer sans nuances celle qui ose lui résister. Sexualité ? Mal baisée, frigide, pute ou nymphomane. Intelligence ? Bas bleu ou cruche ! Travail ? Bonne à tout faire ou dame de fer sadique ! Enfants ? Pondeuse ou stérile ! Jamais de juste milieu !
Bref, les femmes en font toujours trop ou pas assez. Au lieu de filer doux devant le seigneur et maître macho, elles parlent trop, elles se plaignent tout le temps, elles ne savent pas ce qu’elles veulent. En un mot, elles sont…
Et vous, êtes-vous parfait-e ?

8. « Vous ne seriez pas un tout petit peu féministes ? »

Oui, nous sommes carrément féministes, convaincues, pratiquantes et, pour certaines, actives et engagées. On dirait que le mot féministe vous dérange. Quelles images déplaisantes y associez-vous ?
Pour nous, sont féministes engagées les personnes qui non seulement adhèrent à cette théorie extrémiste considérant les femmes comme des êtres humains à part entière, mais qui en outre œuvrent pour que femmes et hommes soient égaux en dignité et en droits. Sont féministes (de cœur et moins actives) celles qui en expriment seulement le désir, car elles estiment que la situation des femmes n’est pas juste. N’est-ce pas votre cas ? Comment pourriez-vous trouver normal que, dans les pays riches, les hommes soient payés, pour un travail équivalent, 20 % de plus que les femmes ? Ou que dans les pays pauvres les deux tiers des analphabètes soient des femmes, les filles ayant moins accès à l’instruction que les garçons ?
Vous êtes certainement contre le viol (une Occidentale sur six en a été victime), contre les mutilations sexuelles (dans le monde, chaque année, 2 millions de petites filles sont excisées). Vous êtes pour le droit de vote des femmes : savez-vous que les Françaises ne l’ont obtenu qu’en 1944, les Belges en 1948, et les Suissesses en 1971 ? Vous êtes sûrement pour le droit à la contraception qui, en France, ne date que de 1967, avec la loi Neuwirth. Oui ?  Alors, vous êtes féministe, vous aussi…

D’où vient la mauvaise réputation des féministes ? Comment des personnes demandant pacifiquement des droits pour la moitié de l’humanité et manifestant en groupe sans avoir jamais fait de mal à une mouche peuvent-elles être présentées comme animées d’intentions sanguinaires ? Sans doute parce qu’elles dérangent l’ordre établi.
Qui n’a entendu parler des « excès des féministes » ? Le mythe de ces prétendus excès ne repose pourtant sur aucun fait. Alors que les crimes bien réels du machisme sont protégés par la loi du silence, quelles abominations n’impute-t-on pas aux féministes ! « Elles combattent les hommes, elles veulent les émasculer » ; « elles excluent les hommes, elles veulent un monde sans hommes » ; « elles nient le besoin qu’a l’homme de jouer un rôle dominant » ; « elles veulent faire disparaître les différences », sans oublier le pire reproche, du moins en France : « Elles sont ridicules et elles manquent d’humour. » Conclusion tragique : « S’il n’y a plus de vrais hommes, c’est que le féminisme pur et dur les a châtrés ! »

« Quoi de plus difficile à déraciner qu’un préjugé ? », constatait Voltaire. Tant de femmes ne veulent pas être soupçonnées de féminisme, comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse. « Vous n’êtes pas féministe, au moins ? », soupçonne-t-on devant un propos ou un comportement déviant de la norme machiste en vigueur. Benoîte Groult en sourit : « “Quoi ! Vous êtes encore féministe !”, me dit-on comme s’il s’agissait d’un eczéma dont je n’arrive pas à guérir ! » Quelles autres personnalités connues du grand public osent se déclarer comme telles ? Gisèle Halimi, Clémentine Autain, qui d’autre ? Tant de femmes se cantonnent à un prudent « Je ne suis pas féministe, mais… telle injustice est quand même scandaleuse ! »
Malbaisées-hystériques-poilauxpattesques : qui pourrait avoir envie de s’identifier à la caricature sans cesse grossie par les médias, depuis qu’est apparue une nouvelle génération de féministes aux États-Unis à la fin des années soixante, puis en Europe de l’Ouest ? Quand une jeune femme agréable à regarder se déclare féministe, on s’étonne : « Quoi ! Elle est féministe et jolie [traduction, pour certains : ““baisable”] ! » Pendant près de cinquante ans, on a demandé à Paul Guimard, mari de Benoîte Groult : « Comment ! Vous restez marié à une féministe ? » Sous-entendu, commente l’intéressée : « Pauvre de vous ! Ce doit être une virago, avec un caractère de chien ! »
Virago, harpie, mégère : c’est toujours la même peur. Une femme qui revendique des droits pour elle et pour ses semblables perdrait de ce fait toute séduction, tout charme. Plus grave : par son agressivité hystérique, elle attenterait à l’harmonie entre les sexes, à cette fameuse « douceur de vivre » si typiquement française.
Comme l’expliquait déjà en 1913 Rebecca West, célèbre journaliste britannique : « On me traite de féministe chaque fois que mon comportement ne permet pas de me confondre avec un paillasson. » Oui, quand nous sommes en forme, nous ne laissons rien passer. Oui, nous sommes des agitatrices. Oui, nous sommes conscientes, motivées et vigilantes. Oui, nous voulons que le monde change et que disparaisse cet archaïsme insupportable qu’est le machisme.
Le féminisme a toujours été, en France, ridiculisé et considéré comme démodé. Certains journalistes ont même cru en avoir identifié un nouvel avatar, qu’ils ont dénommé « néoféminisme », sans doute pour désigner ce qu’ils appellent aussi « un renouveau du féminisme ». Pourtant, le féminisme d’origine n’est toujours pas une vieille lune, et il restera d’actualité tant que subsisteront ces injustices criantes envers la moitié de l’humanité.
Pourquoi, aujourd’hui, sommes-nous féministes ? Pour travailler à faire cesser l’exploitation, la domination, le manque de respect. Pour faire progresser la société. Comme le constate l’écrivain Dominique Fourcade : « Toutes les actions des féministes nous ont aidés à penser. »

9. « Vous détestez les hommes. Comme les féministes américaines. »

Il y a des hommes que nous n’aimons pas, mais ne pas aimer n’est pas aussi actif que haïr. En tout cas, non, nous ne détestons pas « les » hommes. Par exemple, nous aimons « des » hommes bien, et qui peuvent même être Chiennes de garde. Pour nous, le clivage ne se fait pas entre hommes et femmes, mais entre machos et hommes bien.
Et vous, on dirait que vous détestez les féministes, toutes les féministes ! Nous, Chiennes de garde, nous défendons des femmes, et vous traduisez : « elles sont contre les hommes ». Nous demandons que la dignité des femmes soit respectée et, pour vous, nous allons trop loin, comme dans l’image de cauchemar que vous projetez des États-Unis et du Canada. Vous y avez vu la haine et la guerre ; celles d’entre nous qui connaissent bien ces pays y ont vu autre chose : de la solidarité entre femmes, des études sérieuses sur la violence machiste. À chacun-e ses lunettes !
Non seulement nous ne détestons pas les hommes, mais nous ne voyons pas les machos comme des ennemis qu’il faudrait vaincre. Nous ne luttons pas contre des personnes, nous combattons des idées (voir « Qu’est-ce que le machisme ? ») Nous voulons bien débattre avec certains machos, mais à la loyale… et que la meilleure gagne !

10. « Moi, j’ai réussi ma vie : où est le problème ? »

On a toujours plus de force d’âme pour supporter le malheur des autres que le sien, et certaines personnes sont très douées pour éviter de penser à tout ce qui pourrait gâcher leur bonheur ou leur tranquillité. Cela leur permet d’aller leur chemin sans se laisser dévier par des soucis extérieurs.
Nous, les Chiennes de garde, nous sommes différentes : SO-LI-DAIRES. Pour certaines, cela remonte à l’enfance. « Dans quel monde vivons-nous ? », s’indignait une femme qui venait se joindre à nous. « J’ai toujours été révoltée contre l’injustice. Je suis une grande gueule. Quand j’étais petite, j’étais toujours prête à défendre une cause, et mon grand-père m’appelait ““l’avocate”. »
Pour se révolter contre l’injustice, encore faut-il en avoir conscience. Parmi celles qui ont fait appel aux Chiennes de garde, plusieurs ne s’étaient jamais rendu compte que la violence machiste posait un problème spécifique. « Je défendais les intérêts du personnel, hommes et femmes, raconte une syndicaliste. Il a fallu que cela m’arrive à moi, que je sois confrontée à des insultes sexistes, pour que je comprenne ce que subissent les femmes, en plus de tout le reste ! »
Même si nous n’avons pas été victimes de violences machistes, nous en avons été témoins ou nous en avons été informé-es. Que faire ? Comment réagir pour dénoncer la violence, pour défendre la voisine battue par son mari, la cycliste injuriée par l’automobiliste, la femme politique agressée à l’Assemblée nationale, la petite fille excisée ? Rester muettes, paralysées par notre impuissance ? Ou nous révolter, nous grouper et nous montrer solidaires ?

11. « Vous êtes des bourgeoises. »

Pourquoi tant de haine ? Qui que nous soyons, nous ne pouvons rien changer à notre naissance : n’y a-t-il pas du racisme à nous la reprocher ?
Que savez-vous de nous ? Qu’est-ce qui vous permet de nous englober dans ce mot insultant selon vous, « bourgeoises » ? Comme si nous étions toutes identiques, sorties du même moule ! Qu’ont en commun l’écrivaine engagée, la députée RPR, l’infirmière retraitée militante CGT, le maire socialiste, l’élève à l’ENA, la gardienne d’immeuble parisienne, le médecin suisse protestant, l’ingénieure grenobloise, l’étudiante canadienne, la lesbienne militante, l’éleveuse de brebis, l’instituteur anarchiste, le prêtre catholique, ou encore la syndicaliste chevronnée, la lycéenne et la femme au foyer dont c’est le premier engagement féministe ? Un point commun : elles et ils figurent parmi les premiers signataires du Manifeste des Chiennes de garde. Leurs signatures sont publiques, et ont été largement diffusées. Beaucoup d’associations, et des plus diverses, ont signé elles aussi.
Nous sommes des milliers, et nous ne nous ressemblons guère. Ce qui nous a réuni-es sous la bannière Chiennes de garde, c’est la volonté de dire NON aux machos insulteurs et d’affirmer notre solidarité avec des femmes humiliées. Par exemple, cette haute fonctionnaire qui s’est jointe à nous « en souvenir, écrit-elle, de la phrase qui m’a accueillie à la sortie de l’ENA : ““Mademoiselle, avec votre physique, vous ne devez pas avoir de problème de fin de mois.” »
Quand bien même certaines d’entre nous vivraient dans la richesse ou le luxe, est-ce un problème ? Seriez-vous dans la lignée de ceux qui ont reproché à l’écrivain Émile Zola sa réussite matérielle, quand il s’est engagé en 1898 pour défendre le capitaine Dreyfus ? Eh oui, un riche bourgeois « de gauche » et non-juif pouvait demander, et avec quel éclat, justice pour un militaire juif de droite ! De même, un siècle plus tard, Jean-Marie Rouart, directeur du Figaro et académicien, que vous définiriez sans doute comme « un grand bourgeois français de droite », s’est-il attaché à défendre Omar Raddad, jardinier marocain condamné, injustement selon lui, pour un crime.
On n’attaque pas ceux qui luttent contre le racisme sur le sujet de la couleur de leur peau. Comment pouvez-vous disqualifier avec ce méprisant « bourgeoises » celles d’entre nous qui mettent leurs relations, leur argent ou leur culture au service de leur engagement contre la violence sexiste, et qui les utilisent pour témoigner une solidarité active aux victimes ? Ne serions-nous pas, nous, plutôt fondé-es à critiquer les privilégié-es qui « ne voient pas le problème » des autres ? (voir « Moi, j’ai réussi ma vie : où est le problème ? »)
Depuis les débuts du féminisme, le mot « bourgeoises » a abondamment servi comme insulte lancée à des femmes engagées, afin de discréditer leur action. Or ce mot se définit surtout par la négative : ni paysannes, ni ouvrières, ni aristocrates, ni prolétaires. Aujourd’hui, on parle plutôt de classes moyennes. Qu’ont en commun les bourgeoises, selon le cliché ? L’argent et les « bonnes manières ». Elles seraient conservatrices, égoïstes, hypocrites, et habituées au confort. Si elles travaillent, ce serait pour leur plaisir et non par besoin.
À la fin du XIXe siècle, seules des filles de familles riches avaient accès à une instruction supérieure. Qui d’autre que des femmes fortunées pouvaient faire de longs voyages pour se rendre aux congrès féministes internationaux ? À l’ordre du jour, le droit pour les femmes de voter et d’être élues.
Depuis toujours, celles qu’on appelait par dérision « suffragettes » (demandant le droit de suffrage) ont été raillées et traitées avec dédain de « bourgeoises », alors qu’elles ne l’étaient pas toutes. En France, les partis de gauche s’opposaient à ce droit, car les femmes, en moyenne plus conservatrices à cette époque que les hommes, auraient, en obéissant aux consignes de l’Église, assuré la victoire de la droite. Quant à ceux qui étaient le plus à gauche, ils méprisaient le processus électoral et donc le droit de vote, qu’ils considéraient comme « bourgeois ». Les socialistes du début du siècle, l’Allemande Clara Zetkin par exemple, puis les communistes accolaient au mot féminisme l’épithète, pour eux infamante, de « bourgeois ». En France, c’est bien après les manifestations féministes des années soixante-dix que le parti communiste a repris à son compte les revendications sur la contraception et l’avortement. En 1956, la dirigeante Jeannette Vermeersch stigmatisait ainsi la contraception : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient-elles le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? »
Ceux qui ont idéalisé la classe ouvrière ou exalté le rôle révolutionnaire du prolétariat ont longtemps négligé le conservatisme de ces groupes en matière de rôles sexués et leur violence, notamment sexuelle, envers les femmes. Quant aux hommes qui se proclament révolutionnaires, bien peu échappent aux clichés machistes, par exemple pour le partage des tâches domestiques.

Nous, Chiennes de garde, nous nous occupons de questions qui touchent toutes les femmes. Comment une origine ou une appartenance sociale, réelle ou supposée, pourrait-elle ôter sa légitimité à notre action ? Faudrait-il être prolétaire ou issu-e de la classe ouvrière pour avoir le droit de s’engager en faveur des humiliées et offensées ?

Nous demandons le respect pour toutes les femmes, et pour nous aussi. Nous voulons qu’on nous juge sur nos actions et non sur notre appartenance sociale, vraie ou supposée. Sans nous laisser culpabiliser par nos éventuels « privilèges », nous continuons à dire NON, ensemble, à ce qui nous paraît inadmissible.